La Princesse et le Vampire

Il est une fois le royaume le plus heureux du monde. En ces lieux vit une princesse radieuse. Sa beauté est sans égale tandis que sa joie irradie et sourit tout le pays. Et nul n’ignore que princesse qui rit terres fleuries. Aussi, en la cours de son père, le roi, chevaliers et manants, vicaires et marchands, tous accourent pour de la jeune femme admirer le sourire et susciter le rire.

Nombreux preux chevaliers la courtisent, la flattent et lui content fleurette. Elle le sait bien : s’ils la désirent, c’est autant pour son attrait qu’en leur contrée ramener la bénédiction de la dame. Ce bonheur factice qu’ils lui proposent en rien ne servira son don, bien au contraire. Et elle n’ose quitter les terres de son père de crainte de les voir dépérir.

Déjà certains complotent. D’autres parlent de l’emmener bon gré mal gré, ou encore d’usurper à son père le trône. Et la joie sur le pays vacille et chavire, car point ne dure la félicité entre les griffes de la vanité.

En ce royaume de joie et d’espoir, d’amour et de gloire, vivait également cette obscure entité, cette créature mille fois reniée. Sombre, crépusculaire, non vivant et point mort, le maudit, le vampire, depuis son aire, la dame admire. Elle est sa joie, son espoir secret. Elle est son souffle, la clarté du soleil dans sa nuit.

Il la sait par cœur tant il l’a contemplée : une peau de la soie la plus riche et la plus fine parée de courbes envolées ; des mains comme des caresses et des jambes aussi longues qu’une promesse ; une cascade brune de vent frémissant ; des yeux châtaignes doux comme le début de l’automne et un regard chaud comme l’été indien ; un sourire rose, écrin précieux de cette voix couleur de l’onde ; un cœur plus vaste encore que le monde.

Il la contemple, la contemple tant qu’il délaisse ses fonctions ténébreuses. Bientôt l’idée folle que ce seigneur nocturne qui jadis terrifia le pays est finalement devenu cette coque vide que décrivent prêtres et chasseurs de sorcières. On en vient à penser que sa faiblesse signifie sa mort prochaine, son renvoi à l’éternelle nuit qui aurait dû le garder. Et à l’oreille du roi certains des preux de tantôt viennent murmurer :

« Mandez tous les courageux, tous ceux qui votre fille désirent et pour vous la ravir que le chef du démon ils ramènent ! »

Et le roi de répondre : « J’ai dit. »

Tous s’arment, moins ceux de qui vient la fameuse idée, et tous partent, moins ces derniers, et s’en vont au château de la bête de la nuit. Profitent alors les renégats de l’absence de tous les soldats pour étourdir le roi, puis sa fille enlever et l’emmener vers leur lointaine contrée.

Les autres, les courageux et vaniteux se trouvent devant un curieux dilemme : le château maudit est vide et bien vide, que faire ? Où donc se trouve celui qu’ils doivent occire ? Aucun haut donjon, aucun profond caveau ne renferme son corps, peut-être flétri. Est-il déjà estourbi ou est-il parti ?

En vérité, trois compères, trois ravisseurs, il suit, avec une ardeur toute nouvelle, celle du chasseur qui marche dans les pas de sa proie. Car non content d’admirer la princesse, il se réfugiait et dormait le jour au fond de la douve froide, sous sa fenêtre, attendant le crépuscule pour la contempler encore.

 

Lorsqu’à la nuit tombée, en sa chambre il ne la voit point et qu’il aperçoit le roi spolié, il déduit et redevient ce qu’il est : un seigneur ténébreux pour qui la lune n’a aucun secret. Le voilà, alors, qui poursuit son bonheur, cherchant l’opportunité de la délivrer.

Or ça, la princesse, frêle certes, n’est point femme sans défense. D’un coup de coude bien ajusté, elle se libère et choit de la monture de son porteur. Les deux autres font demi-tour et s’en vont au galop pour la rattraper : voilà l’occasion.

Les ombres s’étendent vers l’homme tombé : elles s’enflent et s’épaississent. Dans la nuit d’encre il ne voit que ces yeux rouges et ne sent que cette puissante injonction : « Va, va et saisit l’un de tes compagnons. » Le malheureux prend sa lance, terrifié et son destrier s’élance à la poursuite des deux autres. A peine l’ordre est donné que le seigneur pâle vole et court, court et vole vers celle qui chavire son cœur.

Avec fracas il heurte l’armure du premier qui contre un chêne l’a acculée. Le second réagit au choc en tirant l’épée mais voilà que l’hypnotisé le cogne à son tour. Ils culbutent et la lutte entre les deux hommes se poursuivra jusqu’à l’aube, le troisième ne se relevant point de sa chute, assommé.

La jeune femme veut percer la nuit de son regard : qui est donc son sauveur ? Est-ce un nouvel agresseur ? Elle n’ose crier lorsque ses bras glacés délicatement la saisissent et l’enlèvent, bondissant à travers les bois jusqu’au pied du château d’où on l’avait enlevée.

Avec égards il la dépose puis il la contemple une fois encore, reculant d’un pas. Elle n’a plus peur et le dévisage du mieux qu’elle peut : la lune voilée ne lui laisse entrevoir qu’une silhouette grande et maigre. Lorsqu’elle le sent prêt à s’envoler, elle l’arrête :

« Attendez ! Faut-il que je vous le demande ? Ne puis-je connaître le nom de mon sauveur ? »

« Dame de mes nuits, en vérité, je ne sais s’il vous le faut le savoir. Je ne voudrais pas vous effrayer. »

Sa voix grave comme la nuit qui l’a fait et douce comme la clarté des étoiles achève de charmer la demoiselle, sans artifice, ni sort d’aucune sorte. Elle veut qu’il reste, qu’il devienne son hôte.

« Mon père vous récompensera, vous qui m’avez ramenée. Dites-moi qui puis-je annoncer ? »

« Pour vous, et vous seule, dame de mes pensées, bât mon cœur fatigué. Il s’agite et frémit dans ma poitrine mais croyez que si je vous révèle mon identité, vous ne verrez plus rien en moi de noble. »

« Seigneur, votre voix me laisse accroire pourtant que vous l’êtes, vrai ou non, et vos mots font chavirer le mien, de cœur. »

« Et pourtant, il me faut me taire, car je vous aime, et je ne peux vous aimer : si je vous lie à moi, ce don précieux que vous possédez sera terni et que deviendrez-vous sans votre sourire ? »

A cet instant, la lune fugitive quitte sa cachette nuageuse et projette sur la face pâle du vampire toute la clarté de ses rayons. Elle voit son visage, elle voit son sourire. Elle voit ses crocs, elle voit ses traits. Et elle sait qu’elle l’aime et l’aime encore alors qu’elle le reconnait. Surprise et conquise, la princesse tend la main vers le vampire, celui-là même qui dit l’aimer aussi.

« Prince de la nuit, si vous me liez à vous, peut-être perdrai-je ce don que vous jugez précieux, mais ne le perdrais-je pas également à pleurer votre départ ? Doux seigneur qui déjà régnez sur mon cœur, restez auprès de moi, peuplez mes nuits et je peuplerai vos journées, remplissez ma vie et je remplirai la vôtre, buvons à la même coupe, donnez-moi ce baiser et à jamais nous nous appartiendrons. »

Lorsque le roi retrouve sa fille, sa joie est à son comble. Il envoie un messager chercher les courageux égarés et leur commande de retrouver les traîtres, les coquins par-delà le bois touffu. Débarrassé des importuns, il embrasse sa fille, avant de la reconduire à ses appartements.

La jeune femme tire le verrou et clôt les rideaux. L’aube pointe et la princesse gagne sa couche. Il est dit que nul ne la revit jamais le jour. Pourtant, le bonheur qu’elle insuffle au royaume croît et nulle contrée n’est plus bienheureuse que celle de son père, tandis qu’à chaque aurore elle se love dans les bras de son charmant prince.

Ils vivent à jamais comblés et heureux, soleil et nuit réunis dans deux cœurs épris.

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